PLAN ÉOLIEN 2035 D’HYDRO-QUÉBEC 

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À la fin que restera-il de notre paysage humanisé?

« Dans une culture qui se meurt, on dit que c’est la langue qui meurt la première. On se trompe, c’est le paysage »(Pierre Foglia, La Presse, 22 juillet 1997).

Éoliennes ancienne génération (100 mètres). Image, la Semaine verte,18/11/23

Mai 2024, la stratégie de la Société d’État est officiellement rendue publique. Avec son premier appel d’offres du printemps 2026, la course est lancée. Elle se fera avec le privé et concernera les régions les plus fertiles de la Montérégie, des Laurentides, de Lanaudière, de l’Estrie, du Centre-du-Québec et de Chaudière-Appalaches. À la recherche de sites, les démarcheurs sont actuellement à ratisser les rangs en quête d’ancrages en zone agricole. Toujours pas d’inclusion du public québécois dans une quelconque réflexion d’ensemble quant aux risques reliés à la valeur économique, culturelle ou emblématique de son paysage.

On se serait attendu à ce que les espaces quasi-désertiques du domaine de l’État (6 millions de km2) soient prioritairement ciblés. Non, on va plutôt s’attaquer au cœur du paysage rural et culturel des basses terres du Saint-Laurent. Question de profitabilité pour les corporations associées au projet? On concède du côté d’Hydro-Québec, vouloir se « concentrer sur les zones où les éoliennes peuvent s’intégrer rapidement au réseau sans investissements majeurs dans des infrastructures de transport ».[2]

Du risque d’écrasement et d’effacement d’un paysage humanisé et unique en Amérique.

Pourrions-nous imaginer un seul instant des trios d’éoliennes nouvelle génération les plus hautes jamais installées dans notre paysage (200 mètres/Place Ville-Marie 188 mètres), s’agitant sur les espaces métropolitains protégés du Mont-Royal, des Îles Sainte-Hélène ou du Parc Angrignon? Scénario insensé à n’en pas douter! Plus acceptable cette invasion massive du paysage rural et identitaire de la vallée du Saint-Laurent? En maints territoires locaux, ce ne sont pas des ilots d’éoliennes géantes qui sont dans les cartons. Ici des blocs 166 unités, là de 150 ou de 90.

On définit le paysage comme une « portion d’espace », un « morceau de pays » se présentant et se révélant à nos yeux. Chacun est, soit façonné par le temps (paysage naturel), soit modifié sous l’action du genius humain (paysage dit humanisé), auquel cas il devient d’emblée reflet de notre identité collective en portant sa somme d’empreintes laissées par le geste architectural et celui de l’aménagement de l’espace qui auront marqué notre passage comme peuple. Regardés et interprétés, ces lieux de mémoires font notre histoire vivante. Ce « lieu Québécois » marqué par la ruralité qui lui a donné naissance, porte en lui les traces de l’intelligence de tous ceux et celles qui ont fait son histoire au cours des siècles. Par son architecture et son mode de distribution du sol, il est unique en Amérique. 

En matière d’architecture du paysage, toute introduction de structures surdimensionnée va inévitablement entrainer une « monopolisation par effet de verticalité ». Elle va inévitablement attirer tous les regards, déséquilibrant toute harmonie horizontale et son relief naturel. En milieu urbain, la masse d’un seul gratte-ciel inscrit une telle rupture visuelle en étouffant l’échelle humaine d’un quadrilatère, d’un quartier, en masquant le patrimoine humain qui s’y trouve et en affectant définitivement l’identité architecturale du lieu.

Un Parc éolien à Saint-Michel en Montérégie. Photo Valerain Mazataud. Le Devoir. 27/8/25

En milieu rural humanisé, ce même phénomène va inévitablement se créer avec la multiplication de pôles d’éoliennes surdimensionnées.  L’harmonie horizontale et le relief culturel de rangs, de villages séculaires vont irrémédiablement s’en trouvés déséquilibrés et littéralement écrasés.

Déclaration du GIRAM 

En huit considérants.

1/ La Loi sur le développement durable adoptée à l’unanimité par notre Assemblée nationale en 2006stipule que le patrimoine culturel, constitué de biens, de lieux, mais aussi de paysages, reflète l’identité d’une société et que sa conservation favorise le caractère durable du développement; 

2/ Quant à la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles (LPTAA), elle vise fondamentalement à ce que toute demande d’usage non agricole en zone agricole soit normalement rejetée lorsqu’il existe des espaces appropriés disponibles à l’extérieur de cette zone pour réaliser le projet;

3/ L’ambitieux plan éolien du gouvernement et d’Hydro-Québec est déployé, non pas, comme la logique le commanderait, sur les sommets désertiques du domaine de l’État, mais d’abord sur le territoire humanisé de la vallée du Saint-Laurent et en zone dynamique agricole;

4/ Par l’ampleur des cicatrices anticipées, ces espaces pourtant déjà protégées en vertu de la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles (LPTAA) seront inévitablement diminués ou dégradés de façon permanente, affectant la pratique de l’agriculture et la priorité nationale qui est sienne;

5/ Ces paysages humanisés, véritables marqueurs d’identité, représentent moins de 2% de l’ensemble de notre territoire et n’appartiennent, ni à Hydro-Québec, ni aux seules municipalités concernées, ni aux entreprises partenaires, ni aux seuls propriétaires terriens accueillant ces éoliennes, mais à l’ensemble des citoyens du Québec; 

6/ Il y a inévitable conflit d’usage anticipé entre une filière industrielle de cette ampleur et la singularité du modèle rural québécois caractérisé par un découpage en terres étroites et la ferme familiale avec la dynamique sociale qui lui est propre. Par son envergure et la transformation en profondeur qu’il annonce, ce projet risque de s’avérer source de conflits au sein des collectivités locales;

7/ Sans une agriculture pleinement active et solidement campée dans son cadre paysager, c’est éventuellement la densité humaine et la vivacité du village québécois qui risquent à leur tour d’être mises à mal;

8/ Le Québec dispose d’un des plus vastes domaines de terres publiques en Amérique (1,6 million de km2,soit 92 % du territoire), ce dernier est logiquement et naturellement apte à accueillir les plus grands parcs éoliens de ce monde; 

Avant qu’il ne soit trop tard

Trois propositions.

Comme son histoire, sa langue commune et sa culture, le paysage habité d’un peuple participe à son âme commune; on ne peut le dégrader sans qu’à terme, elle en paie le prix. Le paysage il est un véritable « présent du passé » dont il faut prendre soin. Une réalité qui ne saurait être balayée par le gouvernement et son mandataire Hydro-Québec. 

Ce vaste plan entrainant une invasion massive et globale de notre paysage humanisé n’origine d’aucun engagement électoral, ni n’a été objet d’une consultation citoyenne, ni d’une analyse en commission parlementaire. Il n‘a pas davantage été actualisé dans les plans d’urbanisme des municipalités concernées, auquel cas, il y aurait eu obligatoirement consultation citoyenne en vertu de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme. 

On a décidé, du côté du gouvernement de la CAQ que chacun des projets sera évalué individuellement. Les impacts anticipés se limitent ainsi à la zone limitée et circonscrite d’un projet et ne sont pas additionnés aux autres développements ailleurs sur le territoire. Une telle façon d’analyser l’impact sans tenir compte des effets cumulatifs sur le paysage québécois est abusif et ne tient pas la route. 

Proposition1. La CPTAQ est habilitée à faire au gouvernement « des recommandations sur toute question relative à la protection du territoire agricole » (Art 3); relevant du Vérificateur général, le Commissaire au développement durable dispose également d’un pouvoir d’initiative. 

Le GIRAM propose que ces deux institutions engagent des consultations citoyennes sur ce plan éolien d’Hydro-Québec et qu’elles produisent les recommandations qui s’imposent quant à cet enjeu majeur pour le Québec. 

Proposition 2.  Le GIRAM demande que les municipalités locales s’abstiennent   d’accorder tout soutien à une demande d’usage industriel énergétique devant être déposée à la CPTAQ, en dehors des paramètres d’un plan d’urbanisme autorisant des blocs énergétiques de cette ampleur.

Proposition 3. Que cet enjeu national fasse partie d’un positionnement de chacun des partis politiques dans le cadre de la campagne électorale 2026.

***

Oui, la filière éolienne a sa place au Québec. Et le Québec a de la place pour elle, mais pas au détriment de son âme commune. En conséquence, ce type de développement énergétique doit prendre place sur les terres publiques de l’État.


[1] Fondé en 1983, le Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) est un organisme citoyen dédié à la protection du patrimoine historique du Québec, à l’environnement et au développement durable. Rédaction Pierre-Paul Sénéchal.

[2] Mathieu Johnson, vice-président chez Hydro-Québec. Entente entre Hydro-Québec et l’UPA sur les éoliennes en milieu agricole. Alexis Riopel. Le Devoir. 15 avril 2026.

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