«On a vendu pour la communauté»: Lévis «trahit» les Frères des Écoles chrétiennes
Par Simon Carmichael, Le Soleil
2 juin 2026 à 04h02

Lévis possède plusieurs lots depuis quelques années en bordure du fleuve, à Saint-Nicolas. (Jocelyn Riendeau/Le Soleil)
Quand il a accepté de vendre les terrains des Frères des Écoles chrétiennes à la Ville de Lévis, le Frère Florent Gaudreault l’a fait «pour redonner à la communauté» un accès au fleuve. Apprendre aujourd’hui que Lévis pourrait les vendre est «une trahison», déplore-t-il.
Le scénario du morcellement et de la vente d’un vaste terrain public de Lévis évoqué par la conseillère municipale Isabelle Lefebvre fait réagir.
La semaine dernière, lors du conseil municipal, l’élue de Saint-Nicolas s’est publiquement inquiétée pour le futur du site de 74 000 pieds carrés que possède Lévis près de l’Anse-Ross.
dernière décennie pour quelques millions, est le dernier accès entièrement public au fleuve Saint-Laurent dans l’ouest de Lévis. Il faut sinon se rendre à la marina de la Chaudière, à Saint-Romuald, pour pouvoir toucher à l’eau.

Les lots acquis par la Ville de Lévis dans les dernières années. (Ville de Lévis)
Pendant des années, l’administration Lehouillier a promis d’y aménager un
Mais à la suite de la démolition de l’ancien chalet des Frères, la conseillère du secteur craint que l’administration Blaney prépare le terrain à une éventuelle vente du site.
Lorsque questionné, le maire de Lévis n’a fermé la porte à aucune éventualité.
«On va évaluer toutes les options», a confirmé Steven Blaney. «On doit faire l’inventaire de nos actifs, en fonction de nos besoins et des besoins d’actifs pour le futur, a-t-il répété, ne s’engageant à rien. On va évaluer les options, mais, pour l’instant, on va faire l’état des lieux.»
«Trahison» et «grande malhonnêteté»
Pour le frère Florent Gaudreault, directeur de la section du Québec pour la communauté des Frères des Écoles chrétiennes (F.E.C.), l’éventualité d’une privatisation du site de l’Anse-Ross n’est rien de moins «qu’une trahison»
En 2016, il avait personnellement été invité au bureau du maire par Gilles Lehouillier, qui souhaitait acheter les terrains riverains de la congrégation en promettant d’y faire un parc.
«Il disait que ce n’était pas urgent, mais que le jour où on vendrait, la Ville serait intéressée parce qu’il y a plusieurs accès au fleuve dans sa partie est, mais n’en a pas dans la partie ouest», se rappelle M. Gaudreault, qui a lui-même présenté le projet à ses confrères après sa rencontre avec le maire.

Le Frère Florent Gaudreault a personnellement recommandé à sa congrégation de vendre les terrains à la Ville de Lévis après avoir été approché par l’ex-maire Gilles Lehouillier. (Communauté des Frères de l’École chrétienne)
Les Frères ont finalement accepté l’offre de Lévis rapidement, avant tout pour sa mission.
«On n’était pas pressés de vendre, mais la Ville nous a dit que c’était pour permettre un accès au fleuve à la population, résume-t-il. Comme c’était pour une bonne cause, on a accepté de vendre à la Ville plutôt que de vendre à un promoteur.»
«On a vendu rapidement à la Ville parce qu’elle nous avait dit qu’elle voulait avoir un accès au fleuve pour la population. C’est seulement ça qui nous a motivés. Sinon, on aurait attendu et on aurait eu un meilleur prix.»
«On n’avait aucune raison de vendre en urgence, à part la mission. On a vendu pour la communauté.»
— Frère Florent Gaudreault, directeur de la section du Québec pour la communauté des Frères des Écoles chrétiennes
Le représentant des Frères des Écoles chrétiennes affirme avoir été «sidéré» d’apprendre que Lévis pourrait peut-être vendre les terrains publics. «Ça m’a beaucoup, beaucoup étonné», insiste l’homme d’Église.
«Je me suis dit: “mais qu’est-ce que c’est que ça?”» raconte-t-il, affirmant «avoir fait confiance à la Ville à l’époque». Il dit aujourd’hui ressentir «une trahison» et «une grande malhonnêteté».
A posteriori, le Frère Gaudreault regrette de ne pas avoir forcé Lévis à garder l’utilité publique des terrains dans le contrat de vente, «peut-être naïvement». «On n’a pas mis dans le contrat de clause spécifiant que l’accès soit possible à la population parce qu’on était sûr que c’est ce qui se passerait.»
«Mais si ce n’est plus ça qui se passe, on est en dehors de l’entente, au moins moralement», estime-t-il.

Mardi dernier, lors du passage du Soleil, des ouvriers terminaient la démolition de l’ancien chalet de Frères, qui était mal en point. Ils ont aussi démoli les jardins, la piscine et l’ancien jeu de mini-golf qui avaient été aménagés sur le site. (Simon Carmichael)
Florent Gaudreault espère que l’administration Blaney écartera rapidement l’idée de vendre les anciennes terres où les Frères ont passé leurs étés pendant des décennies. Et sinon, «je souhaite que la résistance soit forte», conclut-il.
Blaney «aurait dû dire qu’il n’y en est pas question»
La communauté des Frères des Écoles chrétiennes n’est pas la seule organisation à souhaiter que Lévis s’engage à conserver les vastes lots qui donnent accès au fleuve. Le Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) a aussi appelé à la sauvegarde de la vocation publique des terrains jusqu’ici réservés pour le grand parc de l’Ouest.

Pierre-Paul Sénéchal et Gaston Cadrin, président et vice-président du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu. (Nicolas Perron-Drolet/Archives Le Soleil)
Son président, Pierre-Paul Sénéchal, déplore que Steven Blaney n’ait pas directement fermé la porte à la vente des terrains lorsque la conseillère de Saint-Nicolas a soulevé l’enjeu.
«En partant, le maire Blaney aurait dû mettre fin à l’ambiguïté et dire “il n’y en est pas question” aussitôt qu’il a pris connaissance de la déclaration de l’élue de Saint-Nicolas», estime-t-il.
«Ne pas dire non immédiatement a été une erreur. C’était déjà trop.»
— Pierre-Paul Sénéchal, président du GIRAM
Le GIRAM et M. Sénéchal, qui ont mené plusieurs batailles pour l’accès aux berges dans les dernières décennies, estiment que Lévis «irait à contre-courant» en se départissant de terrains riverains. «Le courant, c’est d’acheter des terrains pour donner des accès, et non pas de les vendre.»

Les accès publics à la berge de Saint-Laurent sont particulièrement rares sur la Rive-Sud de Québec, souligne le GIRAM. (Jocelyn Riendeau/Le Soleil)
Surtout, Lévis ferait une erreur en renonçant à la voie d’accès qui donne accès au bord de fleuve, souligne le porte-parole. «Les municipalités, au nom de l’État, doivent tout faire pour donner accès à l’eau à ses citoyens et à tous les citoyens du Québec», indique-t-il.
Témoignages
Sur les réseaux sociaux, plusieurs Lévisiens ont également appelé à la mobilisation après la sortie de la conseillère, craignant qu’on les prive du dernier accès public à la berge du fleuve à Saint-Nicolas.
Parmi eux, Louis-Nicolas Dupuis et Caroline Beaudry, qui ont déménagé tout près de la rue du Quai en 2025.
«Au fil des mois, cet endroit est devenu beaucoup plus qu’un simple accès au fleuve pour nous. C’est un lieu de promenade, de rencontre et de ressourcement», écrivent-ils, soulignant que «ce genre d’espace devient de plus en plus rare». Ils invitent Lévis à ne pas «choisir la facilité en vendant ces terrains».
«Nous serions profondément attristés de voir ce site disparaître derrière des clôtures privées […] Ce serait une décision regrettable à long terme — autant pour les familles d’aujourd’hui que pour les générations futures.»
— Louis-Nicolas Dupuis et Caroline Beaudry, résidents de Saint-Nicolas

Plusieurs Lévisiens ont souligné leur attachement au site de la Ville de Lévis au cours des derniers jours. (Jocelyn Riendeau/Le Soleil)
«Cet accès au fleuve fait profondément partie de ma vie quotidienne: j’habite à une vingtaine de minutes à pied, c’est mon départ en kayak lors des marées hautes, et ce, plusieurs fois par semaine», ajoute de son côté Patricia Berrouard. «Je m’inquiète sincèrement qu’un terrain aussi magnifique et aussi rare — un accès gratuit, ouvert, humain — puisse un jour être vendu plutôt que protégé et transformé en parc.»
Suzanne Guy, aussi résidente de Saint-Nicolas, souligne pour sa part que «l’ouest de Lévis est un parent pauvre de cette entité fusionnée en termes de parcs et accès au fleuve».
«On ne demande pas les extras du quai Paquet ou de la Pointe-Benson. Juste un parc naturel à la mesure de ce que ce lieu admirable a à offrir aux gens de Saint-Nicolas.»

La conseillère municipale de Saint-Nicolas pour Repensons Lévis, Isabelle Lefebvre. (Jocelyn Riendeau/Le Soleil)
Ces témoignages font écho aux dizaines d’autres reçus par Le Soleil ou publiés sous les publications parlant du sujet dans des groupes locaux.
En quelques jours, plus de 500 internautes ont d’ailleurs rempli un formulaire publié par la conseillère Lefebvre pour demander à l’administration Blaney de s’engager à conserver les terrains.
«Le message est clair: les Lévisiennes et les Lévisiens souhaitent très majoritairement que ce site soit protégé afin de préserver le potentiel d’un futur parc urbain et un accès public au fleuve dans l’ouest de la ville», analyse Isabelle Lefebvre.